Peu connu encore en France, le concept du Cradle to Cradle - du berceau au berceau - a pourtant été mis au point en 1987. Ses auteurs, considérant que tout objet doit être réutilisable à l'infini ou biodégradable à 100%, proposent un nouveau mode de production inspiré du cycle naturel. Dans la nature, rien ne se perd, et les déchets d'une espèce sont source de nutriments pour une autre espèce. Dans cet esprit, le Cradle to Cradle (C2C) consiste à concevoir les objets comme des nutriments biologiques, destinés à retourner à la terre, comme des t-shirts ou des livres compostables, ou à trouver les procédés techniques pour rendre les produits réutilisables dans l'industrie. Dans les deux cas, l'objectif est d'obtenir zéro déchet.
"Prenons l'exemple de Dim qui est en train de fabriquer un collant C2C" , illustre Eric Allodi, dont le cabinet de conseil, Integral Vision, a pour ambition de faire connaître la démarche en France. "Le but est de fabriquer, à partir d'un collant recyclable à 100%, des pièces similaires à l'infini. Ensuite, il faudra convaincre les clientes de rapporter leur collant après usage, ce qui constitue un changement total d'état d'esprit." L'opération est financée à 50% par l'Agence de l'environnement et de la maîtrise de l'énergie, à hauteur de 130 000 euros. Pour l'instant, on ne sait pas encore quand les collants seront en vente, ni à quel prix. Dim recherche le matériau le plus adapté. "Il n'y a pas de solution toute faite dans notre champ d'observation habituel. Nous sommes obligés d'aller regarder ce qui se fait dans d'autres métiers pour trouver des idées transposables" , souligne François Lecointe qui chapeaute le projet chez Dim. La pratique est nouvelle et impose aux entreprises de repenser complètement leur façon de travailler. "Une des conditions du succès du C2C, c'est la collaboration entre des acteurs qui ne le font pas habituellement, mais peuvent, ensemble, améliorer leurs performances" , souligne Eric Allodi.
- "Il ne s'agit pas de moins produire, mais de faire les mêmes produits plus intelligemment" -
La philosophie du C2C s'applique également aux villes. Aux Pays-Bas, Venlo, ville de 92 000 habitants environ, s'est donné pour objectif de devenir Cradle to Cradle d'ici 2012. "L'idée est que tous les acteurs, entreprises, citoyens et collectivités collaborent. Le C2C cherche à mettre en place une intelligence collective. Chacun repense son activité pour produire des déchets qui soient valorisables par d'autres" , explique le fondateur d'Integral Vision, tout juste de retour des Pays-Bas. Deux zones industrielles sont en train de s'organiser pour former des clusters, ou grappes d'entreprises, qui maximisent entre elles l'utilisation des ressources naturelles.
Le C2C n'est pas qu'une philosophie de l'éco-conception. C'est aussi une certification, attribuée par les deux fondateurs du concept. Le label comporte environ 26 critères. Les industriels peuvent l'acquérir progressivement, selon trois niveaux : argent, or ou platine. "Le processus est parfois long avant d'atteindre l'objectif du C2C, c'est pour cela que le label est accordé par étapes" , précise Eric Allodi. Depuis 2005, environ 200 produits ont reçu la certification C2C. La démarche s'applique à toute sorte d'entreprises : les textiles du fabricant suisse Rohner, les produits cosmétiques de la marque américaine Aveda, le matériel de bureau Steelcase (lire aussi "Steelcase ne veut plus qu'on jette ses bureaux" ), ou encore le ciment d'Eagle Corporation fabriqué à partir de matériaux naturels dans des usines qui tirent leur énergie de vieux pneus et autres déchets des industries pétrolières et des centrales.
"Lorsque j'ai commencé, il y a deux ans, à présenter ce concept aux entreprises, aucune n'en avait entendu parler", observe Eric Allodi. Aujourd'hui, elles se montrent de plus en plus attentives.Il cite La Poste, la SNCF, Total, Danone ou encore la Société Générale, comme ses futurs clients. "La démarche que nous proposons est positive. Il ne s'agit pas de moins produire, mais de faire la même chose plus intelligemment, avec moins de ressources et en valorisant tout ce qui est utilisé."
En pleine crise, le Cradle to Cradle propose rien de moins qu'une nouvelle révolution industrielle, impliquant un changement radical des modes de production. Difficile à mettre en oeuvre car le passage au C2C coûte cher, 10 000 euros par an pour un T-shirt par exemple. En plus de transformer les méthodes des grands groupes, le C2C doit aussi s'imposer aux start-up qui intégreraient l'éco-conception comme principe de base.
Par Anne de Malleray